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Les adultes et les parents face à la consommation de drogues chez les jeunes

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Depuis que les années 1960 ont vu une explosion de la consommation de drogues chez les jeunes, cette question est devenue une préoccupation sociale majeure et, pour nombre de parents, source d’inquiétude, de frustrations, de colère, d’impuissance et surtout…d’incompréhension. En fait, deux réactions se sont manifestées au fil des années chez les adultes et les parents face à la consommation de drogues des jeunes générations : la voie de la peur, s’incarnent le plus souvent dans des gestes de contrôle et la voie de la fuite, se traduisant par une attitude de complaisance. En somme, des réactions extrêmes de dramatisation ou de banalisation du phénomène. Pourtant, entre la peur et la fuite, existe une autre voie, celle du coeur et de la compréhension, qui passe par un réel engagement à assumer sa mission de parents et d’adultes auprès des enfants et des jeunes.

La voie de la peur

Les réactions extrémistes ont des sources qu’il faut en premier lieu rendre conscientes. Par exemple, la peur ressentie par un parent est essentiellement celle de voir souffrir ses enfants. Elle est à même de générer une forte dose d’irrationnalité ou d’hyper-émotivité qui empêche de voir les faits. Mais la peur des parents, c’est aussi et souvent la peur de l’inconnu : substances ou phénomènes médiatisés avec excès, sur lesquels il devient difficile de porter un regard éclairé. La marijuana est-elle une drogue dangereuse ? Un jeune qui consomme a-t-il nécessairement un problème de dépendance ? Que se passe-t-il dans ces fameux partys raves ? Finalement, s’ajoute la peur d’être confronté à ses propres contradictions, au modèle et aux valeurs que l’on véhicule en tant que parents et en tant que société adulte vis-à-vis de la consommation en général et de la consommation de drogues en particulier. Les drogues, ne l’oublions pas, ce sont aussi l’alcool, les médicaments et le tabac. Avons-nous peur de regarder ce que nous sommes devenus comme société ? Avons-nous le courage d’être honnête concernant notre propre consommation ?

La voie de la fuite

Si la peur s’avère souvent la réaction première devant une menace, par la suite l’évitement pourra apparaître une solution justifiée. Pourtant, en matière d’éducation parentale, la fuite se révèle être une stratégie perdante, plus dommageable encore qu’un recours momentané au contrôle. Pourquoi fuit-on ? Par découragement, conséquence de l’impuissance, des échecs, des expériences traumatisantes dont il est difficile pour nombre de parents de se relever. Par fatigue, face à la tâche de parents dans un environnement où les pressions et les exigences à la performance pèsent lourdement. Par crainte de confrontations répétées entre ses valeurs et celles des jeunes, entre ses valeurs et celles de la société, Cette difficulté à assumer sa responsabilité de parent est à la source d’une souffrance que l’on peut chercher à nier ou refouler en allant jusqu’à adopter une attitude complaisante, manière maladroite de masquer sa démission devant lès défis posés par l’accompagnement des jeunes pour qui l’expérience des drogués qu’on le veuille ou non est une réalité.

La Voie du cœur et l’engagement

La peur et la fuite sont des réactions, normales et prévisibles auxquelles nous avons tous à un moment ou l’autre succombé. Pourtant, au bout du compte, la seule voie viable dans laquelle s’engager est celle du coeur et de la compréhension Elle ne supprime pas les problèmes, ni les inquiétudes, les doutes et même la souffrance, mais elle permet l’émergence de gestes responsables et développe notre capacité à assumer véritablement un rôle d’éducateur. La clé de la voie du coeur est l’ouverture à l’autre. Ouverture à la singularité du jeune, qui est un être unique et non le support de nos fantasmes ou des attentes de la société. Ouverture à la spécificité de son expérience, qui exige une connaissance de l’intérieur et non un jugement a priori fondé sur des stéréotypes ou nos propres valeurs ; ouverture à l’exigence de la relation parent/enfant adulte/jeune qui requiert un investissement en temps, en patience, en écoute. Ouverture enfin à l’examen de nos propres limites, carences, erreurs du passé ou problèmes non résolus de l’enfance. « Comprendre » signifie : prendre avec soi, voir clair, faire preuve de bienveillance. Prendre avec soi, c’est tenter de se mettre dans la peau du jeune. Voir clair, c’est chercher à s’appuyer sur les faits, non sur l’émotion. Faire preuve de bienveillance, c’est éviter le jugement, le blâme, la comparaison, le dénigrement en maintenant une attitude d’acceptation et d’amour inconditionnel, peu importe les divergences d’opinion sur les comportements en cause.

On l’aura compris, la voie de la compréhension est autrement plus exigeante et dérangeante que celles, convenues, de la peur ou de la fuite. Cette voie mène à un engagement profond. Elle conduit à accepter sa responsabilité de parent, son devoir de protection, son rôle d’éducateur et de guide. À dire oui envers et contre toutes les pressions sociales, celles du « mouais », de l’ambivalence, des faux-fuyants, des demi-mesures, des modes. Se tenir debout, faire preuve de courage, d’honnêteté, de lucidité, autant de défis auxquels nous allons main tenant tenter de nous employer.

La lucidité

Elle consiste d’abord à admettre que ce ne sont pas les jeunes qui ont un problème avec les drogues, mais l’ensemble de la société adulte. Les drogues les plus consommées sont à peu de choses près les mêmes chez les adultes que chez les jeunes, pour les quatre substances les plus populaires : alcool, café, tabac et marijuana. Ensuite les choses changent, car plus on vieillit, plus on délaisse les drogues de rue pour jeter son dévolu sur les médicaments. Pour les trois principales drogues (alcool, café et tabac), le bassin des consommateurs adultes est plus important de sorte que l’on peut parler de normalisation de ces consommations. L’usage de drogues est donc la règle plutôt que l’exception. Les jeunes l’endossent et imitent les adultes, avec, à l’adolescence, une préférence (à peine plus marquée) pour les produits illicites, Un deuxième constat lucide force à admettre que ce n’est pas la drogue le véritable problème dans notre société, mais l’éclatement des valeurs, la perte de sens et le vide spirituel, trois caractéristiques du monde adulte actuel. De ce point de vue, le principal problème des jeunes, ce pourrait fort bien être leurs parents en ce qu’ils sont le reflet mécanique d’une culture où priment les valeurs de consommation, d’évasion, de performance et du chacun-pour-soi. Ces valeurs se retrouvent à la source même de la propension généralisée à recourir aux drogues. En fait, le problème de fond, c’est qu’il y a de moins en moins de protection, d’éducation, de guidance de la part des parents et des adultes face au totalitarisme d’une culture de la dépendance qui nous tient lieu de style de vie et que l’on peut lapidairement résumer ainsi : le bonheur et le malheur dépendent d’objets, de personnes et de circonstances extérieures plutôt que d’une force intérieure et de la maîtrise de soi.

Le jeune et ses besoins

La jeunesse correspond à une période de quêtes et de crises, sur tous les plans: identité personnelle et autonomie dans une culture de la dépendance ; identité sexuelle dans un univers d’hypersexualisation ; identité sociale dans un monde individualiste, qui néglige autant la mémoire historique qu’une vision responsable de l’avenir. Être jeune, c’est vivre dans une société qui survalorise l’enfance, mais néglige les rites de passage et l’accompagnement que nécessite l’adolescence. Pourtant, un jeune a besoin de guides et de repères lui permettant de se situer dans une continuité et un ensemble ; d’intégrer ses expériences dans un cadre cohérent ; de se construire en relation avec des idéaux de vie. En lieu et place, voici un exemple parmi d’autres de ce que notre culture du divertissement propose à des jeunes de 13 ans, le plus souvent avec la bénédiction des adultes :

« Je vais taillader et entailler, découper un autre trou dans ton cul...
...je vais trancher et couper en cube parce que tuer est mon vice, te poignarder une ou deux fois, peut-être trois...
...je te pends à un arbre, te fais peur jusqu’à ce que tu chies dans ton froc et puis te regarde pisser...
...je vais te trancher la gorge, t’enculer comme un veau, te peler le prépuce et m’en faire un manteau d’hiver...
…je vais te tendre les intestins, te traiter comme une putain, mutiler tes organes et te les fourrer dans le cul, ha, ha...

Extrait de la chanson T. Killer Rap (le rap du tueur), tirée de la musique du film A Scary Moule (un film de peur). Film culte chez les ados, coté 13 ans et plus.

Et pourtant, nous connaissons de mieux en mieux les facteurs de risque au développement de problèmes d’adaptation et d’intégration chez les jeunes — abus de drogues, décrochage, fugues, délinquance, violence, suicide. La littérature en a dégagé plusieurs que nous pourrions simplement regrouper sur deux axes : NE PAS CROIRE EN SOI (mésestime de soi) et NE PLUS CROIRE EN RIEN (nihilisme). Ces deux facteurs partent du postulat selon lequel le jeune 1) doit considérer qu’il a de la valeur pour désirer prendre soin de lui-même ; 2) doit accorder minimalement de l’importance à certaines valeurs pour désirer prendre ses responsabilités vis-à-vis d’autrui.

Faire partie de la solution plutôt que du problème...

C’est le choix à faire comme adulte. Les adultes et les parents ouverts à la différence de l’autre et capables de se remettre en question sont à même d’exercer plus efficacement une autorité morale et d’établir des règles claires dans les relations qu’ils entretiennent avec des jeunes ou leurs enfants. Pour contrer la mésestime de soi et le nihilisme chez les jeunes, voici quelques pistes.

Attitudes et comportements à mettre en œuvre pour contrer les facteurs de la mésestime de soi et du nihilisme chez les jeunes.

Adultes bienveillants
Je crois en toi
Présence compréhensive

  • Affection
  • Attention
  • Écoute
  • Encouragement

Adultes inspirants
Je crois en quelque chose
Modèle d’engagement

  • Implication
  • Cohérence
  • Valeurs
  • Encadrement

Le développement et l’entretien de ces dispositions à l’ouverture sont certes l’affaire d’une vie. L’essentiel cependant est de s’y engager dès la prise de conscience que les réactions de peur ou de fuite contribuent davantage au problème qu’à sa solution. Surmonter les blocages issus de sa propre enfance; savoir témoigner des expériences, d’échec comme de réussite, vécues lors de sa jeunesse; faire preuve en toute occasion d’honnêteté, d’authenticité, de franchise; être capable de reconnaître et d’admettre ses limites; favoriser un dialogue ouvert et le partage des perceptions à propos du phénomène drogue sont autant de moyens de cheminer dans la voie du cœur, vers une plus grande compréhension mutuelle...

Conclusion

Les parents des babyboomers se sont souvent sacrifiés pour que leurs enfants aient une meilleure éducation et une plus grande aisance matérielle qu’eux, alors que ces mêmes enfants (aujourd’hui intervenants, décideurs, parents) ont rejeté allègrement les valeurs et principes de vie des générations passées. Leurs enfants, les jeunes d’aujourd’hui, n’ont souvent devant eux qu’instabilité et précarité. Ils cherchent des raisons de vivre, quelque chose en quoi croire. Nous avons le devoir de leur léguer à défaut de la sécurité économique, autre chose que le cynisme moral et une culture de consommation. En ce sens, la vraie prévention (en matière de drogues ou de quoi que ce soit), c’est conduire l’autre vers l’autonomie, vers la capacité de se conduire selon une discipline intérieure, dans le souci de l’Autre, sans égard au conformisme social. De tout cela, il faut d’abord savoir donner l’exemple...

Pierre Brisson,
Programmes d’études en toxicomanie, université de Sherbrooke
Texte rédigé à partir de la conférence prononcée lors du colloque sur la toxicomanie « Les drogues, un enjeu pour les jeunes, un défi pour les adultes » Longueuil, 3 juin 2005

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Merci à l’artiste Lucie Fournier pour les dessins. Graphisme : Nathalie Viel